Corinthia Hotels Bruxelles : « on ne dépense jamais assez pour l’humain, il faut se donner les moyens »
Pour Audrey Christophe, Directrice RH du Corinthia Brussels, le bien-être n’est pas un supplément d’âme, c’est une responsabilité structurelle. Arrivée pour la pré-ouverture du palace, elle a participé au recrutement des 200 collaborateurs qui composent aujourd’hui l’équipe . « On passe tellement de temps au travail que l’on se doit d’être dans un environnement bienveillant, sécurisé, où chacun peut s’épanouir et évoluer. Après la période Covid, l’Horeca a connu une vague de départ. Aujourd’hui, il y a de vrais enjeux de recrutement et on doit redorer l’image de l’hôtellerie en lui donnant un cadre légal et éthique. »
Dans ce secteur scruté où les attentes salariales et sociales ont fortement augmenté, le palace mise sur davantage de moyens dédiés à l’humain : une équipe RH (4 personnes), l’organisation d’événements pour créer du lien entre les collaborateurs(staff-party et family day), un plan de formation en prévention contre le harcèlement via la plateforme Mapal, des évènements de bien-être dédiés aux équipes, un restaurant du personnel qui valorise les cultures des collaborateurs, un programme de reconnaissance interne, le “Golden Touch”, pour célébrer un service exceptionnel, une cellule interne avec 2 personnes de confiance (homme et femme) qui peuvent recevoir les demandes spécifiques et une cellule psychologique externe via Mensura. Sans oublier la fonction de RH plus proche que jamais des équipes. « J’ai souhaité que les RH ne soient pas dans une tour d’ivoire car c’est important d’être accessible. »
Revaloriser l’image d’un métier mal aimé d’un métier mal aimé
Si l’Horeca traîne encore une réputation de conditions difficiles et de faible rémunération, Audrey Christophe insiste : « C’est un métier de passion, mais on peut y trouver un équilibre famille-travail. »
Les nouvelles directives sur la transparence salariale hommes-femmes sont appliquées au Corinthia. 45 % des effectifs sont féminins. « Le mouvement #MeToo a également marqué un avant et un après, notamment en cuisine. Dans des palaces, on est très vigilant sur ce point. Même si dans une cuisine, il y a encore une hiérarchie -brigade – Chef- Sous-Chef, je pense qu’il y a un rapport de confiance qui s’est installé et chacun est à sa juste place. On a longtemps encensé les chefs en fermant les yeux sur ce qui se passait derrière. Ce n’est plus acceptable », ajoute Audrey.
« Il faut continuer à prôner la bienveillance et il faut se donner les moyens de miser sur l’humain. Nous sommes en quête de sens au travail et il faut revaloriser la fonction et le sentiment d’appartenance… pour que nos équipes soient fières detravailler pour le Corinthia », conclut-elle.
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L’indépendance comme laboratoire social
À l’opposé du palace, Camille Cosnefroy, fondatrice du restaurant Groseille, a choisi de créer son propre environnement après des expériences marquées par des hiérarchies pesantes et un paternalisme encombrant. « Je n’étais pas heureuse comme salariée. La solution, c’était de monter ma boîte. »
Il y a 2 ans et demi, elle ouvre à Schaerbeek, un restaurant de cuisine du marché, locale et créative. Ici, pas de hiérarchie salariale : tout le monde est payé au même barème, y compris le second. Une décision radicale pour éviter les rivalités et les frustrations. L’organisation du temps est repensée : pas de services coupés, davantage de temps partiels choisis, les dimanche et lundi fermés et 3 à 4 jours de repos par semaine.
« Il y a une bonne ambiance de travail, c’est mon principal critère car je peux enquiller beaucoup d’heures si ça se passe bien. On veille aussi à ce que les salariés qui ont des enfants puissent aller les chercher à l’école. J’organise une réunion en début de mois pour discuter avec chacun d’entre eux pour connaître leur ressenti ou savoir qui a besoin de temps pour lui. Cela dit, j’ai beaucoup de chance car j’ai des perles dans mon équipe et lorsque j’ai été malade ils ont fait le taff. Quand je suis nerveuse ou inquiète pour mon business, je leur dis. Il y a une transparence de part et d’autre », explique Camille.

Une parité assumée
Chez Groseille, la parité est assumée comme un choix stratégique après des expériences pas toujours concluantes en équipes non mixtes. Ambiance protégée, cuisine ouverte, refus du cocktail drogue/alcool encore présent dans certains établissements, le bien-être est ici une culture quotidienne, fragile mais volontaire. « Ils savent que je suis derrière et que je serai toujours de leur côté », conclut Camille.
La voix d’une génération lucide
Salomé Bon, 27 ans, multiplie les expériences dans différentes cuisines. Pour elle, le bien-être commence par le respect et un projet commun clair. Elle décrit un métier physiquement intense avec ses contraintes : 15 heures debout, des épaules et des genoux qui trinquent, le double service de 9h à 15h puis de 18h à minuit. « Il faut aimer aller vite. C’est comme une course d’obstacles. Mais il faut aussi apprendre à s’autoriser des pauses car c’est aussi un métier avec une grosse charge mentale. On fait tellement de chose à la fois qu’il m’est impossible de décrire une journée type », explique Salomé.
« C’est un métier de plaisir pour ceux qui aime ce surpassement. Et c’est aussi une opportunité de travailler sur soi quant à la gestion du stress et du vivre ».Sa génération questionne davantage la masculinité toxique encore présente dans certaines brigades. Le mouvement #MeToo a permis de libérer la parole, mais les abus sur les heures non payées restent une réalité qui « gangrène le rapport au métier ». « Il n’y a pas de vraie reconnaissance. Le système n’est pas très bien fait car la plupart du temps on n’est pas toujours payé pour nos heures réellement prestées.»
Elle insiste sur la nécessité de réunions d’équipe après service, de formation à la gestion émotionnelle, d’un équilibre entre passion et préservation de soi. « La passion peut devenir dangereuse si elle justifie tout. Il faut prendre soin de soi car parfois c’est un tel dépassement de soi qu’on a l’impression d’être dans un tunnel et de se désensibiliser. Il faut continuer à trouver un équilibre et sortir se balader, lire, rencontrer des gens », conclut Salomé
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Du modèle sacrificiel au modèle durable
Ce qui relie ces trois voix ? Une même conviction qui indique que le bien-être n’est pas l’ennemi de l’exigence. Il en est la condition. Dans les grands groupes, cela passe par des politiques structurées et des budgets dédiés. Chez les indépendants, par une organisation du temps repensée et une culture horizontale.
Chez les jeunes professionnels, par une lucidité nouvelle sur la fatigue, le sens et la reconnaissance.
L’Horeca reste un métier de dépassement. Mais il devient progressivement un métier de conscience. Et si la véritable révolution du secteur n’était pas gastronomique… mais humaine






