Il existe des phénomènes urbains si subtils que personne ne semble réellement les remarquer. Ils ne font pas l’objet de conférences de presse, ne figurent dans aucun programme électoral et ne sont généralement revendiqués par personne. Pourtant, ils finissent par transformer durablement la manière dont une ville fonctionne. Bruxelles est aujourd’hui traversée par l’un de ces phénomènes.
Décryptage de Grégory Sorgeloose, co-gérant du cabinet Sorgeloose & Trice, spécialisé dans la cession de commerces Horeca.
Officiellement, la capitale demeure constituée de dix-neuf communes. C’est ce que racontent les cartes administratives. Mais quiconque observe attentivement les comportements de consommation récents, les flux piétons, les ouvertures Horeca récentes et les habitudes de la génération Z, constate rapidement que cette lecture ne suffit plus à comprendre la ville. L’échelle pertinente n’est désormais plus la commune. Elle n’est même plus toujours le quartier. Elle se situe quelque part entre la rue, la place et le pâté de maisons. Et avec elle, autant de commerces et d’établissements Horeca de proximité qui se dédoublent. Le phénomène est fascinant parce qu’il est le produit involontaire de plusieurs transformations simultanées, presque toutes nées de crédos politiques. La mobilité douce tirée au forceps, les mailles de circulation, les piétonnisations, la recherche d’apaisement des espaces publics, la promotion toujours plus religieuse des transports en commun et la mise en avant quasi communiste du vélo, l’évolution des modes de vie et le renouvellement générationnel ont progressivement redessiné les bassins de vie urbains. Plus que jamais, un opérateur Horeca peut se planter d’implantation en visant quelques mètres trop à gauche ou à droite (sans aucun sous-entendu politique, bien sûr). Et comme souvent, l’Horeca constitue le meilleur révélateur de cette mutation. Là où s’installent les nouveaux concepts, là où les terrasses se remplissent, là où les habitudes quotidiennes se créent, se dessine la géographie réelle de la ville. Une géographie bien différente de celle que l’on trouve dans les manuels. Décryptage…
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Le quartier est mort, vive le micro-territoire
Pendant longtemps, Bruxelles s’est lue à travers ses 19 communes et ses grands quartiers, à l’image de la Big Apple et de ses quartiers de Midtown, Meatpacking District, Broadway ou DUMBO. Le Châtelain et sa réserve naturelle d’exilés fiscaux français, Sainte-Catherine et ses chaînes de fast casual, Flagey et ses bars, le Sablon et ses institutions ou encore Saint-Boniface constituaient autant de repères permettant de comprendre les dynamiques commerciales de la capitale. Cette lecture demeure valable, mais elle ne suffit plus à expliquer ce qui se joue aujourd’hui sous nos yeux ébahis. Incroyable : un glacier s’est installé au Marché aux Poissons ! Une autre échelle est apparue : celle du micro-territoire.
Prenons l’exemple de Sainte-Catherine. Longtemps, la place éponyme, le Marché aux Poissons, le quai aux Briques et les rues adjacentes furent perçus comme un seul et même quartier Horeca. Pourtant, quelques centaines de mètres suffisent désormais pour observer des différences de fréquentation, d’usages et de concepts. Plus intéressant encore : rien ne laisse penser que ce mouvement soit terminé. Tout indique au contraire que le centre de gravité de cette partie de Bruxelles poursuivra progressivement sa migration vers l’ouest, en direction du Canal. L’arrivée du musée Kanal-Pompidou, la requalification des espaces publics, les rénovations urbaines, les nouveaux développements résidentiels et l’apparition de concepts Horeca plus contemporains pourraient bien déplacer encore davantage les lignes. Les polarités urbaines fonctionnent souvent ainsi : elles se déplacent lentement, presque imperceptiblement, avant de s’imposer comme une évidence. Il y a quinze ans, proposer un rendez-vous le long du Canal relevait davantage du pari que du bon conseil. Dans quelques années, le défi consistera peut-être à y trouver une table libre. Mais de là à imaginer qu’un régulier du Kanal prendrait ses habitudes à Stockel, il faudrait déjà convaincre chacun que l’autre existe réellement.
Cette évolution n’est pas propre au centre-ville. Partout, Bruxelles semble abandonner une logique de quartiers pour adopter celle de bassins de vie beaucoup plus réduits. Quelques rues, une place, un axe commerçant ou un pâté de maisons suffisent désormais à former un territoire cohérent, avec ses habitudes, ses références et sa propre identité. Bruxelles compte officiellement 19 communes. Dans les faits, elle ressemble de plus en plus à une mosaïque de plusieurs centaines de villages urbains.

La fin du brassage ?
Pendant longtemps, Bruxelles a fonctionné comme une ville où tout le monde finissait par se croiser. Les Waterlootois venaient dîner à la Manufacture près de la place Saint-Géry. Les Schaerbeekois avaient leurs habitudes au Vieux Saint-Martin du Sablon. Beaucoup se fixaient rendez-vous à Montgomery. Les Ucclois allaient boire des verres au Waff à Ixelles. Les étudiants s’aventuraient partout où leur budget et leur témérité les autorisaient à aller. Ne parlons pas des grandes occasions, où des familles bourgeoises débarquaient, cravate bien nouée et chemise amidonnée, place Rouppe ou au Comptoir des Armes. Cette mécanique semble progressivement s’effriter, et chacun reste dans son coin. Les micro-territoires qui émergent aujourd’hui sont plus affirmés, plus identitaires et plus cohérents que jamais, mais probablement aussi plus sélectifs. Ils développent leurs propres commerces, leurs propres habitudes et parfois même leur propre vision de la ville. Certains Bruxellois ne jurent plus que par Saint-Gilles. D’autres vivent entre le Châtelain et Flagey. D’autres encore ne fréquentent quasiment jamais le centre-ville. Quant à certains habitants de la périphérie, ils parlent désormais de Bruxelles comme on parle d’une destination de week-end : avec curiosité, mais sans réelle intention de s’y rendre. Le paradoxe est là. Jamais Bruxelles n’a probablement été aussi vivante, aussi créative et aussi riche en concepts Horeca. Pourtant, cette vitalité s’accompagne d’une forme de tribalisation silencieuse. Chaque village urbain attire ses fidèles, développe ses codes et renforce son identité. À force de vouloir recréer de la proximité, la ville finit parfois par produire de la distance.
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Le point d’équilibre
Comme souvent à Bruxelles, la réalité échappe aux analyses trop simples. Les micro-territoires qui émergent aujourd’hui rendent de nombreux quartiers plus vivants, plus attractifs et plus cohérents, et étrangement parfois plus inaccessibles. Les grands projets immobiliers et publics servent souvent de substrat à ces mutations. Ils favorisent le commerce de proximité, renforcent les identités locales et créent de nouvelles opportunités pour toute une génération d’entrepreneur·e·s Horeca. Mais ils posent aussi une question plus large. Une ville peut-elle multiplier les centres de gravité sans perdre une partie de ce qui la relie ? Peut-elle devenir plus locale sans devenir plus cloisonnée ? Il est encore trop tôt pour répondre. Bruxelles est probablement en train de chercher son nouveau point d’équilibre. Comme souvent, les transformations les plus profondes ne se mesurent ni en mois ni en années, mais en générations. Une chose paraît néanmoins certaine : l’avenir de l’Horeca bruxellois s’écrira moins à l’échelle régionale qu’à celle de ces territoires de proximité qui émergent un peu partout dans la capitale, à l’image de ces 500 hameaux urbains. À force de recréer du village dans la ville, Bruxelles redécouvre les vertus de la proximité. Reste à éviter les travers du village, où l’on connaît parfaitement son voisin de palier mais où l’on regarde avec inquiétude ce qui pourrait venir de derrière la colline. Affaire à suivre…
